Déficit budgétaire et de la balance des paiements, risque d’inflation et de hausse du chômage; 2015 mettra l’économie algérienne à rude épreuve.

La croissance ne sera pas très fortement affectée par la situation budgétaire…

La direction des études et de la prévision du ministère des finances vient de publier les premières estimations de croissance de l'économie algérienne pour l’année 2014.  Elle estime ainsi la croissance du produit intérieur brut (PIB) à 4,1%. C’est une nette accélération par rapport à 2013, où elle a  été de  2,3%.   La croissance hors hydrocarbures a été estimée à 5,1%, en baisse par rapport à 2013 (7,1%). Recoupée d’après ces chiffres et ceux de la comptabilité nationale, la croissance des hydrocarbures aura été de 1,8% contre … -5,5% en 2013.  C’est la première fois depuis 2005 que la valeur ajoutée des hydrocarbures est positive. La croissance du PIB hors hydrocarbures, elle, a connu un fléchissement par rapport à sa tendance des dernières années.

 

Impact différé des difficultés budgétaire sur la croissance

Il est difficile de dire comment la situation va évoluer au cours de 2015. Concernant les hydrocarbures, et spécialement le pétrole brut, les quotas de l’OPEP ne risquent pas d’augmenter, mais l’Algérie a une petite marge de manœuvre pour épuiser son quota.  Ce dernier est en effet de 1,2 Mb/j alors que sa production n’était  que de 1,114 et 1,112 aux mois de janvier et février 2015[1]. Par ailleurs, le quota n’inclut pas la production de condensat[2].  La production de gaz pourrait aussi croitre en 2015, si l’on en croit le ministre de l’énergie, qui affirmait en octobre passé qu’elle croitra de 40% entre 2014 et 2019.  Il y a donc de fortes chances pour que la croissance des hydrocarbures se poursuive en 2015.

Mais c’est surtout la croissance du PIB hors hydrocarbures qui est importante. L’impact de l’évolution des hydrocarbures se fait essentiellement par les prix. Si les prix sont élevés, une baisse de la production est d’assez peu d’effet.

La grande question est évidemment de quelle manière la fragilité budgétaire introduite par la baisse des cours pétroliers va influer sur la croissance hors hydrocarbures.  Il semble, ici, que les effets ne seront pas négligeables[3] car les dépenses budgétaires pourraient stagner ou ne connaitre qu’une croissance assez faible. Il est difficile toutefois de dire à quel  terme ces effets négatifs vont se faire ressentir. Les réductions budgétaires toucheraient surtout les nouveaux projets (programme neuf) ou des opérations en capital. Ce type de restrictions pourrait ne pas beaucoup affecter l’activité économique (en termes de demande) dans l’immédiat, mais aura un effet différé d’autant plus important ultérieurement (à partir de 2016 par exemple).  Les pressions sur le taux de change du DA et donc le renchérissement des prix à l’importation, ainsi qu’un plus grand contrôle du commerce extérieur, s’il venait à se concrétiser, auront aussi pour effet une réorientation d’une partie de la demande auparavant satisfaite par les importations, vers la production locale. Ce sera donc autant de gagné pour la croissance. Mais cette substituabilité ne peut sans doute être poussée loin dans l’immédiat[4].  Au total, la croissance en 2015 pourrait ne pas trop souffrir de la conjoncture budgétaire défavorable. Les effets négatifs se reporteraient sur les exercices ultérieurs.

…mais le risque de hausse du chômage est réel…

Sur le plan de l’emploi, la situation pourrait par contre s’aggraver. Ces dernières années avaient en effet montré les difficultés à descendre en dessous d’un taux de chômage de 10% dans un contexte où le budget avait été fortement sollicité que ce soit pour  le financement des dispositifs de création d’activité ou bien pour les dispositifs d’insertion, ou bien la croissance du nombre de fonctionnaires.  Les entreprises, elles, étaient restées quelque peu à la traine, faute d’une croissance insuffisante de  leurs investissements et peut être aussi d’une orientation capitalistique des investissements  réalisés. L’aggravation du chômage semble d’autant plus plausible que le taux de croissance de la population active algérienne reste élevé avec 2,1%/an en moyenne ces cinq dernières années, soit 250.000 emplois nets à créer chaque année.

L’année 2015 verra aussi, à coup sûr,  un déficit élevé de la balance des paiements algérienne , probablement entre  15 et 20 milliards de dollars . Mais la marge de manœuvre reste, ici, importante pour peu que les autorités mettent à profit les années qui viennent pour des réformes en profondeur qui aboutiraient à une diversification de l’économie et une moindre dépendance des hydrocarbures.  Plus préoccupante est la situation budgétaire. Le déficit sera important, même en mettant en place une loi des finances complémentaires (LFC ) (voir notre article ….).

Les risques d’inflation sont là aussi

La situation pourrait être tendue aussi sur les prix quoi qu’il soit difficile de se prononcer à ce stade.

Au cours de 2015, la Banque d’Algérie sera confrontée à plusieurs objectifs contradictoires.  2013 et 2014 ont connu une forte croissance des crédits à l’économie (20% et 26% respectivement).  Cette expansion souhaitable du crédit sera contrecarrée en 2015, plus encore que 2014, par la forte baisse des dépôts du trésor à la Banque d’Algérie et dans les banques pour financer son propre déficit. L’effet de la baisse des réserves de change qui  induit normalement une baisse de la masse monétaire sera contrecarré, comme en 2014, par l’effet de la dépréciation du DA.

Poursuivre la politique de crédit engagée pour dynamiser l’économie, mener une politique de taux de change qui puisse freiner les importations, limiter la perte de compétitivité de l’économie et enfin freiner la croissance de la masse monétaire pour prévenir  l’inflation vont constituer ainsi autant d’objectifs difficiles à viser simultanément. Les différents instruments utilisés jusqu’à présent suffiront- ils pour cela (réserves obligatoires, réescompte, facilité de dépôt, reprise de liquidités…) ? Pour l’heure, on enregistre une inflation plutôt élevée de  5,1 % pour les deux premiers mois de l’année (2M2015/2M2014).

Au total l’année 2015 sera sans doute difficile à gérer sur le plan macroéconomique. Les différents signaux qui s’allument  pourront-ils être le prélude aux réformes profondes qu’attendait l’économie algérienne ?


Notes:

  1. ^ Selon les « Market Indicators» de l’OPEP
  2. ^ Un condensat de gaz naturel est un mélange liquide d’hydrocarbures légers, obtenu par condensation de certains  bruts. Il est assimilable à un pétrole brut léger.
  3. ^ Même avec la forte contrainte budgétaire que connait le pays, il semble difficile d’opérer un changement radical par  rapport aux dépenses prévues à la loi des finances.  Nos estimations (voir notre article…) montrent qu’il pourrait y avoir des compressions qui pourraient aller jusqu’à 1500 milliards de DA.  Si tel devait être le cas les dépenses publiques stagneraient, soit un peu plus de 7000 milliards de DA contre 6980 milliards en 2014.
  4. ^ Un contrôle plus judicieux du commerce extérieur aura sans doute un autre effet, moins sur la demande elle-même que sur la réduction des paiements au titre des importations.